L'histoire de Buk, le mastin leones

L'histoire de Buk, le mastin leones





Je m'appelle Buk, du moins c'est le nom qu'on m'a donné.



On, c'est Manuel, un humain dont j'ai croisé le chemin et je crois bien que cette rencontre a marqué le tournant de ma vie.




Je suis né en Espagne, dans les montagnes de la province de León il y a 5 ou 6 ans. J'avais une mère et des frères et soeurs mais tout ça est très loin. Je ne sais pas ce qu'ils sont devenus. On ignore tout de mon enfance.




Ce que la mémoire des humains connaït c'est ma vie de misère, dans une maison sans chaleur, enchaîné, battu à l'occasion, négligé. Un chien qui grandit dans la peur et la méfiance.



Puis un jour l'homme disparait, la mort l'a emporté.



Je me retrouve seul, encore plus seul.




Commence alors une vie d'errance, de lutte pour survivre, de violence, de rejet.



Là-bas dans les montagnes c'est la mort assurée. Je m'approche du village pour tenter de trouver dans les déchets quelque chose à manger. Mais je suis grand, je suis noir et j'ai si peur. Les humains me chassent, partout je suis rejeté, je gêne. Je suis pourtant un gentil chien, je suis de la noble race des mâtins espagnols, forts et protecteurs. J'aurais juste besoin d'une famille. Mais je dois me battre pour un morceau de pain, j'ai tellement faim. Je suis tout seul et j'ai peur.




Un humain cependant me parait moins hostile. Tous les jours il vient avec de la nourriture et la dépose près de mon repaire. Il attend un moment en me parlant. Moi je reste à distance, je sens bien ces odeurs et mon estomac réclame ... mais j'ai trop peur. Puis quand il s'en va je m'approche prudemment, je peux enfin soulager cette terrible faim.



Cela fait des mois que je vis comme un sauvage. Il s'en est passé des choses. L'hiver est là, la neige a tout recouvert. Je continue à aller au village, il y a de bonnes odeurs de nourriture.

Mais un jour tout bascule. Des humains me capturent, je ne sais pas ce qu'il s'est passé. J'ai senti sur mon cou se serrer un lacet qui m'a étranglé. J'ai cru mourir. J'ai lutté et me suis débatu mais en vain, j'ai fini dans une cage. Vivant mais prisonnier.

Fourrière municipale. Les chiens seuls ne doivent pas traîner chez les humains.



Le printemps arrive et je suis à l'ombre. Moi le géant libre confiné derrière des barreaux. Il y a des bruits et des odeurs que je ne connais pas, j'ai vraiment peur. Tout cela ne peut pas être bon pour moi. Ça va mal finir c'est sûr.



Le temps passe et rien ne change. Je vais croupir dans cette cage. Il y a d'autres cages autour, avec d'autres chiens prisonniers, tous comme moi désespérés et hurlant au moindre bruit. Moi je me terre, je ne veux pas me faire remarquer. Des chiens partent par lots, des humains les emmènent et ils ne reviennent jamais. Dans l'air frais du soir je sens leurs bonnes âmes rejoindre le ciel, la paix qu'ils n'ont pas eue ici. J'ai peur, toujours cette peur atroce qui me tenaille. Pas de répit pour mon bon coeur, je n'ai pas mérité cela.

Je suis désorienté et effrayé. Tout mon univers est chamboulé. Je suis comme dans un bateau ivre dans la tourmente. Seules les nuits m'apportent un peu de répit. Plus de mouvements humains, juste les cris alarmés de mes voisins de cage. Je peux dormir un peu, par bribes.

Depuis combien de temps je suis là? Je n'en sais rien. Et puis un jour des voix. On vient. On vient me chercher. Ça y est, c'est mon tour. Que va-t-il se passer? Comme j'ai peur.

Un homme ouvre la cage et me parle. Sa voix est douce mais j'ai trop peur. Il m'attache et me tire, dans une autre cage. C'est bizarre. Puis encore un transport. Puis des voix de chiens, et encore une cage, un chenil.

 

Le refuge APAL de Villablino. C'est ici que mon chemin va croiser celui de mes sauveurs. Mais ça je ne le sais pas encore. Je crois même maintenant que je serai le dernier à le savoir.

Le refuge travaille avec l'Arche des Lévriers, une association française qui remonte des chiens martyrs. Ils font ce qu'ils peuvent, beaucoup de chiens sont adoptés mais beaucoup trop ne le sont pas et finissent euthanasiés ou massacrés dans un coin de campagne. C'est cet horrible destin que je viens de frôler. Ça par contre je le redoute à chaque instant et j'ai toujours cette terreur qui m'habite.




Je ne le sais pas encore mais ma bonne étoile me protège et elle a guidé les humains au bon coeur vers moi. D'ici à des centaines de kilomètres une chaîne humaine s'est mise en place pour me sortir de la détresse. Ici au refuge je ne risque plus d'être piqué, quelqu'un, quelque part a fait une place pour moi.

Les bénévoles du refuge me donnent à manger et à boire mais je suis si craintif et fuyant qu'ils ont peur de me laisser sortir. On ne se connait pas et je n'aurai certainement pas envie de retourner dans ma cage après avoir goûté à nouveau à la liberté. Alors j'attends. Je reste dans ma cage dix jours.

Près d'ici il y a Manuel. C'est son ami qui m'aportait à manger dans la montagne. Manuel un jour vient me voir au refuge. Il entre dans ma cage et s'assoit à côté de moi. J'ai peur. Il approche la main et me caresse la patte. Je grogne car j'ai peur. Il s'arrête mais reprend un instant après. Ça ne fait pas mal, c'est même plutôt agréable. Je ressens sa bienveillance, ça me rassure. Sa voix est douce et amicale, pour moi c'est tout à fait nouveau. Je n'ai plus envie de grogner.

Manuel a parlé avec Françoise au téléphone. Elle a vu des photos de moi sur le site de l'Arche des Lévriers. Des photos il y en a des pages entières. Ces regards apeurés derrière les grillages, ces pauvres chiens sans maître. Chacun avec son poids de souffrance, chacun dans l'espoir de trouver enfin une famille aimante et protectrice. Elle a décidé de faire une place pour moi là-bas, dans d'autres montagnes. Françoise sera ma maîtresse et moi son chien. Et aujourd'hui Manuel est venu me le dire.




On me photographie, j'ai la trouille et ça se voit. Elle veut me voir, elle veut savoir comment je vais, comment je suis. Elle m'a déjà mis dans son coeur.

Alors comme je ne suis pas méchant on essaie de me mettre en laisse pour me faire sortir de la cage. Si je dois partir en France je dois être sociabilisé un minimum. Sans parler de toutes les piqûres, cachets, manipulations variées nécessaires à la validation du passeport. Aussi dès que je sens la laisse se serrer sur mon cou mon sang ne fait qu'un tour et je bondis d'instinct hors de la cage, éjectant dans ma fuite laisse, collier et bénévoles. Au secours !!!

 

Tous les chiens du refuge se lancent dans un tonnerre d'aboiements, je cours, je ne sais pas où aller. Droit devant. J'arrive au bout, c'est clôturé partout, je reviens, de l'autre côté c'est pareil. Ma première sortie depuis longtemps. C'est bon de se dégourdir les pattes.

 

Tiens ils ont laissé sortir une copine qui vient me voir. C'est une mâtine, comme moi. On se renifle, elle est sympa. On fait un tour ensemble, je suis bien. Au bout d'un moment il faut rentrer, on est mignons, ça se passe bien.

Manuel revient avec moi dans le chenil, je suis plus détendu, cette promenade m'a fait du bien. Re-photos. J'ai juste besoin de confiance, je suis un bon chien. Photos pour ma maîtresse qui compte les jours.

 

 

Alors commence une dernière, longue attente. À plusieurs centaines de kilomètres il y a Dominique et Daniel. Ce sont des humains au bon coeur qui ont un camion plein de cages. Ce sont les cages de l'espoir. Il y a un voyage prévu dans quelques jours. Encore quelques jours de chenil et je vais découvrir les Pyrénées. Et avec moi neuf chiens que leurs nouveaux maîtres attendent en France.

Le jour J est enfin arrivé. Manuel est venu. On m'a mis un collier, je n'aime pas ça du tout, ça me rappelle de très mauvais souvenirs. Je tire et me l'enlève à plusieurs reprises. On me le serre encore et on me met dans une cage. Encore la peur. Encore du transport. Longtemps. 20 heures. Manuel est bouleversé. Téléphone. Faire attention. Buk est un bon chien, ne pas avoir peur de lui.

Puis la rencontre avec Daniel. Changement de cage au bord de l'autoroute. C'est risqué, toute fugue serait irrémédiable et fatale, une catastrophe. Il me tient fort, ça m'étrangle, il y a du bruit, je panique, je tire. Je suis très puissant et la peur donne des ailes. Il résiste et je tire plus fort sur le collier étrangleur, je m'étouffe. Dans un moment de désespoir et sentant la suffocation venir à bout de mes sens je mors les liens qui me retiennent, je me débats, je suis bloqué. Rien à faire, je ne peux pas fuir. Je m'évanouis, asphyxié.

Tout ça pour ça, pour venir mourir étouffé sur une aire d'autoroute à Irún.



Je reviens à moi. Suis-je mort? J'ouvre les yeux sur des barreaux. Beaucoup de barreaux avec des chiens sur des couvertures. Ils ont l'air plutôt calmes. Ça bouge. C'est ça le paradis des chiens? Des cages dans une boîte qui bouge? En quelque sorte oui. C'est le convoi des adoptés vers leur future maison. Même moi, le grand solitaire noir et hargneux, je suis du voyage.



Á une heure de route m'attend ma maîtresse. Elle qui peint parfois toute la nuit s'est levée très tôt pour venir me chercher. Elle serait venue à pied s'il avait fallu. Elle a préparé sa maison pour qu'elle devienne aussi la mienne.

Aire de covoiturage de Bayonne. Transfert de la cage dans le C15. Salutations, contrat, dernières nouvelles, main de Daniel à la bombe alu. Médecine vétérinaire.

Transport. Ma maîtresse et son mari. Ma nouvelle famille. Bientôt ma nouvelle maison dans les montagnes.

 

Á l'arrivée on ne sait pas trop comment s'y prendre, ni les uns, ni les autres. On décharge la cage dans la grange.

 

 

Ma maîtresse ouvre la porte. Elle a des friandises dans la main. Je n'ai rien bu ni mangé depuis plus de 24 heures mais j'ai trop peur. Elle met dans la cage un seau d'eau et un autre de croquettes. D'un geste vif elle attache un mousqueton à mon collier étrangleur. Au bout un câble rouge fixé au mur extérieur de la grange. Á l'autre collier, le très serré, celui de Manuel, est attachée un sangle qui fait le tour de ma poitrine comme un harnais. C'est une méthode de Daniel. Super efficace. Elle aussi est arrimée au mur.

Je bois, je mange. Elle me regarde de loin sans bouger. Je suis à l'étroit dans cette cage, je tente une sortie. Doucement. Je marche un peu sur mes attaches mais je peux bouger. Dans la grange plein de poules, des poussins, c'est habité. Je m'éloigne en reniflant. Découverte. Quelques pas.

Et d'un coup, de nouveau, le collier. Je suis bloqué. Je me retourne, je m'entrave, je panique, je tire, ça m'étrangle, je tire encore, en arrière cette fois, ça m'étrangle encore plus. Ma maîtresse s'avance et tente de me rassurer de sa voix douce. Je ne comprends rien. Je commence à râler car je m'étouffe. Je tire de plus belle. Elle saisit la longe et tire doucement. La sangle autour de ma poitrine se serre et tire sur le second collier, je dois avancer d'un pas. Le collier étrangleur se relâche, je respire à nouveau. Je me plante sur mes robustes pattes, je ne veux plus bouger !!! Elle s'approche doucement par le côté en parlant. Elle me débarrasse des perchoirs de poules dans lesquels je me suis empétré, inverse les attaches (étrangleur sur la plus longue en attache de sécurité) et passe derrière moi. J'ai le champ libre vers la sortie. J'avance à grands pas mais prudemment jusqu'à la lumière extérieure. Dans la cour le ciel, autour des arbres, du silence. J'avance jusqu'au bout de la sangle.

Je suis à nouveau arrêté mais le harnais n'est pas douloureux. Bonne idée Daniel.

J'assimile aussitôt mon périmètre. Ma maîtresse est là, calme et bienveillante. J'ai quand même bien les jetons mais on dirait que ça s'arrange pour moi.

Je me détends un peu, du coup mes attaches aussi. Je vais faire mes besoins, je re-bois un coup et je me couche.

Là, sous le ciel ouvert, dans la fraîcheur de la forêt et au pied d'une solide maison béarnaise je sombre dans un sommeil lourd et réparateur, je me tape la plus grosse sieste que je n'ai jamais faite de toute ma vie. Peu importe ce qu'il se passera ensuite, j'ai trop besoin de dormir.







04/07/2013
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